4 juin 2015 – Interview de Jean-Luc Pouget, Directeur général des Services du Conseil Départemental de l’Aube

Alix-Anne PICAULT : Pourquoi avoir impulsé une telle démarche, au sein des services du Département  ?

Jean-Luc Pouget : Le conseil départemental de l’Aube, c’est 1500 agents, 70 métiers, une organisation en silos. En 2013, je souhaitais impulser plus de transversalité, plus de simplicité entre les gens, plus d’écoute. Nous ne disposons pas comme dans les organisations privées, de l’aiguillon de la concurrence. Comment donc impulser un changement de relations entre les personnes, une culture plus conviviale, propice à la créativité de chacun, sans ce bras de levier ? J’ai souhaité un travail sur le Sens. Au-delà des métiers de chacun, qu’est-ce-qui nous réunit ? Quelle est l’unité de notre organisation, au-delà du logo sur le bulletin de paye ? D’où l’idée de départ, en accord avec mon Président, d’engager un travail sur les Valeurs de notre administration départementale.

AAP : Convivialité, créativité… Est-ce-que la sécurité de l’emploi chez les agents du Conseil Général, n’est pas largement suffisante pour créer du bien-être, de la convivialité ? Les gens n’ont pas de stress, ils sont sûrs d’être toujours là…

JLP : Comme le dit le proverbe, « une bouchée avalée n’a plus de goût ». Il faut bien constater que la sécurité de l’emploi n’est pas un facteur intrinsèque de motivation. Selon moi, il faut agir sur l’environnement des agents, qu’ils aient un Espace de Liberté pour agir. La motivation ne s’achète pas. On peut en revanche créer les conditions pour qu’elle soit là. La sécurité de l’emploi justement, pour en revenir à elle, devrait être un facteur de sécurité intérieure et donc être un levier pour plus d’audace, en osant investir un nouvel espace de liberté.

AAP : Quelles résistances avez vous rencontrées au sein de l’organisation ?

JLP : « A quoi bon un travail sur les valeurs ? Cela ne sert à rien…» Telle était plutôt la température au sein de mon comité de direction… Si je n’avais pas fait un travail préalable sur ma sécurité intérieure, j’aurais rapidement renoncé. Le groupe de Dirigeants EVH dont je fais partie a contribué à ma maturation intérieure, et à ma sécurité pour affronter les freins, les résistances. Afin de ne pas être seul, j’ai créé un groupe de coordination, qui rassemble des cadres volontaires pour porter cette démarche, des « transformeurs ». Ce Projet, nous l’avons aujourd’hui nommé « Ensemble, Osons la Confiance » ! Ce groupe de coordination est constitué de 6 personnes, des cadres membres du codir, et des directeurs. Nous avons fait un travail collaboratif ensemble pour poser entre nous les règles du jeu, de bienveillance, d’écoute. Il n’y a pas de jeux d’egos, nous sommes au service de l’intérêt collectif.

AAP : « Comment avez-vous procédé pour mettre en mouvement les agents autour de ce Projet ?

 JLP : Avec notre groupe de coordination, nous nous sommes intéressés à ce qui se fait ailleurs. Nous avons rencontré l’entreprise privée GT Locations, et le Ministère de la Sécurité Sociale belge, qui ont renouvelé leur organisation vers plus de responsabilité, et de liberté. Nous avons décidé de démarrer la réflexion par nos Valeurs. Un séminaire ouvert à tous les agents a eu lieu : « quelles valeurs partageons nous ? » Nous avons réuni 80 personnes, pour travailler ensemble, accompagnés par Toscane Accompagnement. 4 Valeurs clé ont émergé : Confiance, Respect, Innovation, Convivialité. C’était très fort, « c’est la 1ère fois qu’on nous donne la parole » ont partagé certains. Six mois plus tard, une seconde réunion sur le même format, nous a permis de travailler de manière collaborative sur notre Raison d’Etre et notre Ambition, en tant qu’administration départementale.

Ce travail a permis de formuler notre feuille de route pour les prochaines années, de nourrir les directions pour leurs projets de service. Cela tient sur une feuille, pas besoin d’un document de 50 pages.

AAP : Suffit-il d’afficher ces belles formules, même de façon très participative pour transformer les comportements ?

JLP : Non, il y a un enjeu autour de la Confiance. Le relai privilégié de la Confiance, c’est le management dans notre organisation. Souvent, les difficultés relationnelles au sein d’une équipe, les querelles internes, sont liées à un responsable qui n’est pas à sa juste place, ou qui n’est pas outillé pour faire face à un conflit. Aujourd’hui, l’accompagnement des cadres se poursuit sous deux formes : une école du management, qui est un espace de développement destiné aux cadres volontaires. Elle permet de créer une culture commune et partagée basée sur les Valeurs, et la Raison d’Etre de notre administration. Cette démarche s’inscrit sur une année à hauteur de 4 sessions de 2 jours. Volontairement, ces groupes sont constitués de métiers totalement différents – des médecins côtoient des ingénieurs – ce qui permet la transversalité. L’autre démarche, ce sont des « ateliers projets de service », qui rassemblent 7 responsables de service pendant 1 journée, 4 fois dans l’année. Ils s’entraident sur l’élaboration et la mise en œuvre de leur projet de service au sein de leurs équipes.

AAP : Quel exemple concret de changement sur le terrain ?

JLP : La responsable d’un service intervenant dans le domaine social, par exemple, a fait travailler de manière collaborative son équipe, pour mettre en œuvre son projet de service. Ensemble, ils ont décidé que l’accueil des bénéficiaires du RSA se ferait à tour de rôle. Ainsi tous les métiers, y compris les gestionnaires qui gèrent les dossiers, sont en contact avec les bénéficiaires. Ceci n’aurait jamais pu se décréter par une note de service !

AAP : En conclusion, si tout cela était à refaire, le referais tu ?

 JLP : Si c’était à refaire, je le referais parce que fondamentalement, je crois que cette démarche est un chemin de croissance pour les personnes et pour notre organisation dans son ensemble. C’est un chemin de croissance parce que c’est un chemin de vie. Comment aider la vie à se frayer un passage, de plus en plus, en chacun et partout dans notre administration : c’est la question que nous devons continuer à nous poser !